PARCOURS |
« Qu’est notre insomnie, sinon l’obstination maniaque de notre
intelligence à manufacturer des pensées, des suites de raisonnements,
des syllogismes et des définitions bien à elle, son refus d’abdiquer en
faveur de la divine stupidité des yeux clos ou de la sage folie des
songes ? L’homme qui ne dort pas, et je n’ai depuis quelques mois que
trop d’occasions de le constater sur moi-même, se refuse plus ou moins
consciemment à faire confiance au flot des choses. Frère de la mort…
Isocrate se trompait, et sa phrase n’est qu’une amplification de
rhéteur. Je commence à connaître la mort ; elle a d’autres secrets,
plus étrangers encore à notre présente condition d’hommes. Et pourtant,
si enchevêtrés, si profonds sont ces mystères d’absence et de partiel
oubli, que nous sentons bien confluer quelque part la source blanche et
la source sombre. Je n’ai jamais regardé volontiers dormir ceux que
j’aimais ; ils se reposaient de moi, je le sais ; ils m’échappaient
aussi. Et chaque homme a honte de son visage entaché de sommeil. Que de
fois, levé de très bonne heure pour étudier ou pour lire, j’ai moi-même
rétabli ces oreillers fripés, ces couvertures en désordre, évidences
presque obscènes de nos rencontres avec le néant, preuve que chaque
nuit nous ne sommes déjà plus… »
Animula vagula blandula, Les mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar |
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